GIFT OF GAB OU LA RECHERCHE DE LA PERFECTION DANS L’ECRITURE

Il est important de préserver la mémoire des légendes qui ont contribué à l’avancement de cette culture encore jeune qui se nomme Hip Hop. Ce 25 juin, c’est bien l’une d’elles qui nous a quittés. Gift of Gab, de son vrai nom Timothy Parker a joui d’une carrière qui s’est étalée sur près de trente ans. SoleSides, Quannum Projects, The Mighty Underdogs, Blackalicious font partie des groupes musicaux qui ont été associés au rappeur au fil des années.

La scène rap adoptée par la Baie de San Francisco est profondément liée à des artistes qui l’ont façonnée depuis le milieu des années 1980. On pense à la légende Mac Dre, aux succès graduels de E-40 et Too $hort ou à l’écriture acerbe et sans retenue d’un certain Paris. Toutefois, l’évolution naturelle des mélodies a entrainé l’émergence de nouveaux artistes qui ont su profiter d’une uniformité des styles pour en exploiter d’autres, et les valoriser aux yeux d’un nouveau public. La Baie de San Francisco avait dès lors créé une base assez diverse dans laquelle tout artiste de différents horizons pouvait prospérer. Le collectif Hieroglyphics, créé par Del The Funky Homospasien et qui, entre autres, compte parmi ses membres le groupe Souls of Mischief et les rappeurs Casual et Pep Love est un exemple de ce renouveau. Le groupe Freestyle Fellowship, de Los Angeles, en est un autre. Repousser les limites de ce qui est faisable, sinon acceptable en matière d’écriture est sans doute le dénominateur commun qui permet de relier tout ce monde. Timothy Parker n’échappera pas à cette règle. La première indication du style assumé par le rappeur réside dans un nom d’artiste très révélateur. Gift of Gab désigne le talent inné pour une éloquence, un bien parler.  Par extrapolation, on fera référence aux techniques de rap ou tout simplement l’art du emceeing. Il s’agit de captiver l’attention de l’auditeur en utilisant la voie, le flow, l’écriture comme instruments d’expression. Cela se traduit concrètement par un mélange coloré de rimes internes et multi-syllabiques, changements de rythmes et intonation et autres assonances et allitérations. Les mots jouent ici un rôle tout aussi important que la mélodie et leur agencement, méticuleusement pensé, permet d’apporter la cohésion nécessaire au tout. Cela n’empêchera pas le rappeur d’adopter quelques fois un style plus plat et direct pour rendre compte d’un récit qui requiert une importance aux détails. A l’instar des membres de Hieroglyphics ou ceux de Freestyle Fellowship, Gift of Gab était redouté pour ses talents de freestyler. Les sessions de freestyle pouvaient s’étaler sur plusieurs heures comme le rappelle Lateef The Truthspeaker, qui a rappé aux côtés de l’artiste depuis ses débuts. Lorsque Blackalicious sortait son premier album solo, Nia, Gift of Gab était déjà un emcee qui avait perfectionné son art. 

Il serait risqué de prétendre pouvoir représenter de la manière la plus complète les talents de rappeur à travers un morceau particulier. Toutefois, la chanson The Fabulous Ones, tirée de Nia semble être suffisamment adéquate pour illustrer ce propos. Sur les quatre premiers vers qui introduisent le morceau, le rappeur entonne :

Super fabulous the patterns have been uplifted
Smokin’ chalice with the maddest and the most spliffed
Turn the alphabet to calculus and flow swiftly
See the matter of the fact is that I’m so gifted

Un petit début de strophe qui révèle une immense quantité d’informations. Sur une cadence qui ignore la césure et qui reste identique sur toute la durée de la chanson, on remarquera le choix de rimes brisées avec les mots patternsmaddestmatter et les mots fabulouscalculus. On verra aussi apparaître une flexion de certains mots pour forcer la création d’une rime grâce à l’intonation (word/rhyme bending), visible sur le mot “fact” et “spliffed” (ici volontairement divisé en deux syllabes). « The patterns have been uplifted » est une affirmation de l’évolution (voire de la supériorité) de l’écriture et du flow, qui ont désormais quitté leur état rudimentaire. Un constat confirmé un peu plus loin lorsque le rappeur déclare « Turn the alphabet to calculus and flow swiftly » et fait état de la complexification de sa technique. La découpe affiche un nombre impressionnant de treize syllabes dans chacun des vers. Il serait malheureux de demander à un auditeur lambda d’avoir le reflexe de décompter chaque vers pour se rendre compte de la précision apportée aux détails. Il s’agit d’une musique qui doit être appréciée sur le moment.  D’autres parts, on peut s’aventurer sans risques à penser que l’artiste, sous l’expression sans compromis de ses talents, offre cette opportunité aux plus pointus d’étudier les subtilités cachées derrière son art sans toutefois empêcher une écoute passive pour les moins intéressés.

Chaque couplet de la chanson est introduite par quatre premiers vers qui respectent toujours cette structure impressionnante de treize syllabes :

Super fabulous the patterns have been updated
Wanna battle you’ll be baffled at the stuff stated
Drowning in the shallow waters of the rough ragin’
Verbal canoe with no paddle heading up state and (…)

deuxième couplet.

Super fabulous the patterns have been upgraded
Triple stamina commando get your hut raided
Couldn’t handle it you panicked and your luck faded
Keep on yapping out your trap and I’mma duck tape it

troisième couplet.

Au milieu des strophes, la magie, elle, continue d’opérer. Gift of Gab est capable de faire rimer toute une succession de vers, donnant l’impression d’un flot (sans mauvais jeu de mots) continu et interminable de sons très similaires. La fin du troisième est couplet représente de façon éminente cette idée:

See we been doing this since you was in a wet diaper
Confusing as a Rubix cube is to decipher
Intuitive just like Confucius in your next life
Or a new addition of a ludicrously vexed sniper
Pursuing moving units influence the next writers
Student you ruin because you’re truant before your test biter
Blooming and moving on in unison consuming the consumer
And you and your crew’ll be known as ‘west siders’

Le terme tongue-twister, souvent réducteur, peut-être utilisé ici pour décrire la difficulté recherchée à travers l’usage des sons similaires, de succession de mots imprononçables pour le commun des mortels. Il serait impossible de rendre compte par des mots l’exact effet engendré par une telle technique. Seule une écoute peut en donner un aperçu.

Timothy Parker est décédé à l’âge de 50. Paix à son âme.

Author
A.J

Etudiant, amateur d’écriture et passionné de la musique Hip Hop depuis qu’il a découvert un certain Dj Quik à un très jeune âge, A.J vous fournit des articles détaillés sur des albums qui ont peut-être échappé votre horizon, des rétrospectives sur la carrière d’artistes à redécouvrir, des analyses sur l’état actuel de la scène underground, et bien plus.